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 [SH] Requiescat (d'Arundel's Brothers)

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Iracebeth

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MessageSujet: [SH] Requiescat (d'Arundel's Brothers)   Lun 10 Oct - 11:02

MELCHIOR

Une chouette qui hulule dans la nuit. Il releva la tête, ses iris inhumaines captant le mouvement imperceptible de l’oiseau de nuit. La silhouette traversa la pleine lune, ailes déployées ombrant la lumière pâle. La nuit s’avançait, chaude et paresseuse. C’était une de ces augustes nuit d’automne, à la chaleur mourante et à la fraîcheur annonciatrice de ce qui viendrait. Un geste mécanique que des années d’habitude avaient forcé dans ses manières obligea sa main à tendre le tissu de son long manteau.

La lune était pleine, la nuit était chaude, la ville était endormie. Et lui était là, silencieux, interdit, immobile, devant le vestige glorieux d’un passé insoutenable. Dans la pâle lumière lunaire, se dressait, majestueuse de splendeur retrouvée, une bâtisse qu’il connaissait par cœur, et dont la simple vue aujourd’hui aurait pu lui donner la nausée, son métabolisme eût-il encore été capable d’éprouver de telles sensations.

C’était une belle bâtisse de briques, de fer et de marbre. Un de ces rêves fous d’architecte du début du siècle passé, l’expression du regret inavoué de leur Angleterre perdue. Le fantasme tordu d’un manoir anglais que les immigrants arrivés ici avaient parfois dû quitter, ou l’imitation moqueuse des bâtisses d’autrefois qu’une fortune nouvellement acquise permettait à présent de posséder. C’était le témoin d’une époque passée, d’un esprit fou et libre que deux guerres avaient piétinés de leurs bouleversements. Lui n’avait jamais vraiment aimé cette maison de conte de fée, cette imitation distordue d’un passé qu’il avait vécu et qu’il regrettait encore parfois.

Mais elle. Oh, elle, comme elle avait aimé cette maison.

Il s’arracha soudain à sa contemplation silencieuse, prenant conscience avec surprise que le grincement qui l’avait perturbé était celui de ses mâchoires serrées l’une contre l’autre à s’en briser les jointures. Il grimpa les marches de l’entrée en trois pas, silhouette noire d’un manteau dans le vent faible d’une nuit trop blanche. La clé sortie de sa poche crissa dans la serrure qui semblait avoir oublié son contact, et la porte d’entrée s’ouvrit sur une maison morte. Les particules de poussières qui accueillirent son arrivée de leur danse silencieuse lui firent prendre conscience du temps qui s’était écoulé. Depuis quand était-il parti ? Des semaines ? Des mois ? Ou davantage encore ? Son esprit fracassé avait mis du temps à redevenir cohérent, et lui-même n’aurait su donner un récit fiable de mois d’errances dans un état dont il aurait préféré ne jamais avoir à donner la description.

Le bout de ses doigts gantés effleura naturellement l’arrête d’un meuble. Nimbé de l’aura translucide des bâches protectrices qui les recouvraient, les meubles de bois semblaient endormis, comme dans ces grandes maisonnées d’autrefois où l’intérieur s’endormait le temps d’une saison où d’un changement de propriétaire. Ils avaient rendu vie et prestige à une bâtisse qu’ils avaient rachetée vétuste. Il aurait voulu la garder. Il s’en était cru capable. Mais maintenant, des mois entiers après l’horreur, il se retrouvait à peine capable de réprimer l’envie violente de détruire ce témoin douloureux de son bonheur perdu. Sa main retomba contre son côté. Son poing se serra, seul signe extérieur de la tristesse enragée qui bouillait en lui. Il avait tout eu. On lui avait tout pris. Cette maison était l’étendard de sa chute, un affront venu du passé qu’il mettait tous ces efforts à ne pas faire raser dans la journée.

Ses pas l’avaient inconsciemment guidé le long du grand hall, vers le séjour immense dont les baies voilées donnaient normalement sur le parc. Il ouvrit les tentures d’un geste ample et mécanique, réanimant l’espace d’un geste l’image encore vivace des quelques gens de maison qui donnaient autrefois vie à l’endroit. La lune caressait de sa lumière crue et tendre à la fois le gazon parfait du grand jardin. Il était parti, mais la maison avait toujours été entretenue. Plus encore que la voir debout, il n’aurait pas supporté de la voie décrépir. Elle y avait investi trop d’elle pour qu’il ne la respectât pas.

Un mouvement derrière lui. Il tourna imperceptiblement la tête, silhouette fantomatique découpée par la lumière pâle qui s’engouffrait par la fenêtre que la tenture ne masquait plus. Sa main, instinctivement, s’était portée dans son manteau, à la crosse du Colt qui ne le quittait jamais. Un froissement, un pas, un frémissement dans les traits. Il se détendit brusquement, et sa main retomba. « Je savais que tu me retrouverais vite. Mais je ne me savais pas prévisible à un point tel. » Ses iris pâles se tournèrent de nouveau vers le jardin, laissant le silence léthargique de la maison les envelopper.


Dernière édition par Elijah Mikaelson le Sam 17 Juin - 20:17, édité 2 fois
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Iracebeth

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MessageSujet: Re: [SH] Requiescat (d'Arundel's Brothers)   Lun 10 Oct - 11:03

ELIOTT

Trois-cents-quatre-vingt-deux jours.
Du regard, il encerclait les moindres mouvements, les moindres gestes. Il observait les plus infimes actions, enregistrait les plus fins sourires, cataloguait les plus modiques pas. Tout avançait si lentement. Comme si le temps s'était ralenti. Comme si les secondes et les heures s'étiraient sans cesse n'offrant d'autres perspectives que celles d'une toile qu'on déroulait à l'infini.
D'un mouvement de prunelles, il voyait tout, ne prêtait attention à rien. Là où ses sens exerçaient une fois encore de leur impeccable pouvoir, son esprit lui voguait vers d'autres instances. Ses réflexions n'étaient nullement présentes. Elles étaient ailleurs. Perdues dans un horizon inaccessible. Il pouvait sentir les regards en coin tout comme les tensions dans les membres. La prudence excessive et les mots chuchotés comme craignant de l'irriter davantage. Il n'était pas irrité. Pas même énervé. Tout juste agacé. Non, il était ailleurs. Observant sans voir. Écoutant sans entendre. Ressentant sans vivre. Ca n'était pas faute de s'y évertuer pourtant. De séduire sans y penser, juste pour apprécier le regard de désir puis de désarroi qu'on lui adressait. De décider sans retenue, juste pour ressentir le frisson de la domination et l'adrénaline du regard des soumis. De détruire sans vergogne, juste pour toucher du bout des doigts les frémissements du chaos et de son renouveau. Pourtant rien n'y faisait. Il avait l'éternité face à lui mais elle était d'un intérêt tout à fait terne. Affligeant. Loin de lui en était l'envie d'y mettre fin mais sa promesse d'une existence lumineuse et exaltante semblait s'éloigner au fil des heures. Il oublierait. Bien sûr qu'il oublierait. Pourquoi ne le pourrait-il pas ? Pourquoi donc parmi ses merveilleuses capacités ne pouvait-il pas trouver celle qui comblerait le vide béant qui semblait s'être en emparer de son palpitant qui avait cessé de palpiter depuis plus de deux siècles ?
Il se noyait dans l'attente, se perdait dans l'excès, se rendait fou dans la démesure et s'exerçait à avancer. Juste lui. Juste cette fois. Juste une fois. Une dernière fois. Mais pourquoi ? Juste pourquoi ? La question le hantait, réduisant l'attrait à une mesure dérisoire. Rien n'y faisait. Rien. Qui était-il pourtant ? Certainement pas un faible. Non, certainement pas. Tous. Là. Ici. En ces lieux, tous pouvaient en témoigner. Il leur en donnait la marque chaque jour durant, la preuve chaque nuit avançant. Les hommes, pauvres créatures, pouvaient en témoigner également. Ou était le frisson alors ? L'étincelle ? La brise ardente et incandescente qui allumait les jours et déconstruisait les nuits ?
Elle était morte avec elle. Il le savait. Il était parti avec lui. Il le savait aussi. Que restait-il alors ? Le nid. Le nid sans eux ... Quel intérêt au fond ? Cet intérêt, il devait le créer pourtant. La solitude ne serait jamais sienne, il ne pouvait le supporter. La Mère Supérieure l'avait ramené à sa faiblesse et il en exécrait encore le moindre souvenir. Non. Nulle faiblesse. Jamais.
Il se lassa soudain, détourna le regard. La vue n'était pas déplaisante mais elle ne l'amusait guère. L'ennui le prenait et il l'horripilait. Il quitta les lieux sans un mot, inhabituellement discret comme ça lui arrivait parfois ces derniers temps. Il se haïssait presque. Détestait l'idée d'être encore victime à ce point-là de lui-même en dépit de ce qu'il était.
Trois-cents-quatre-vingt-deux jours.
C'était bien assez. Alors pourquoi. L'interrogation restait encore sans réponse. Il l'exaspérait au plus haut point. Et il détestait ce qui pouvait l'exaspérer. Il fit le choix de sortir, d'épouser la brise fine de l'automne sans être vu. Pas cette nuit-là. Un lever de prunelles vers le ciel l'informa que c'était la pleine lune. En d'autres nuits, il en aurait presque apprécier le frisson. Mais pas cette nuit-là.
L'hiver arriverait bien assez tôt. Il le redoutait sans oser le formuler. La célébration à venir n'en serait que plus folle et décadente. Juste pour penser à autre chose. Célébrer peut-être enfin l'après. Il était plus que temps. C'était bien plus qu'assez. Dieu qu'il le haïssait. Pour sa fuite, pour son absence, pour son mépris évident pour sa personne et son existence. L'expérience avait été meurtrière mais croyait-il être le seul ? S'il daignait revenir qu'il ne s'attendait pas à des éclats de contentement. Il était lui. Il était là. Et il n'avait besoin de personne. Inconsciemment ses pas le guidèrent vers la bâtisse. Il figea cependant son geste à son approche. Il sentait. La moindre fibre, la moindre parcelle. Il le sentait. Sans doute la folie avait-elle enfin fini de la saisir. Maudit puisse-t-il être. Peut-être aurait-il du songer à anéantir les lieux. Il s'y était refusé pourtant, préférant au contraire veiller à ce qu'ils restent en l'état comme pris d'un espoir fou. Peut-être aurait-il du faire table rase là aussi. En serait-il jamais capable ? Son avancée se fit plus légère encore, plus souple.
Non il n'avait pas rêvé.

Trois-cents-quatre-vingt-deux jours.
Il hésitait soudain, l'espace d'un quart de seconde. Devait-il lui refaire le portrait ? Ou au contraire le graver ? Hurler à écorcher les murs ou partir sans se retourner ? Il n'y fit rien pourtant, observa juste. D'une vue consciente et pleine cette fois. Étrangement calme.Non, il n'avait pas rêvé. Parmi tous les discours qu'il avait entrepris de lui offrir avec plus ou moins de passion et d'excès, il n'en conserva aucun et s'en surprit lui-même. Il détacha ses prunelles de sa silhouette une seconde. Le silence aurait du être lourd, insoutenable, irrespirable même. Il n'en était rien. Il était juste là. Sourd et atone comme les lieux qui l'engendraient. Il s'approcha davantage, perdant la vue sur l'horizon qu'il observait lui aussi. Au bout de secondes, de minutes peut-être, du temps au compte perdu depuis bien longtemps, il brisa le mutisme.
"Qu'est-ce qui t'a donc pris aussi longtemps ?"
Ca, juste ça. Il rêvait de le blâmer, de lui écorcher les traits, de le renvoyer d'où il venait avec l'avidité d'un enfant capricieux mais il n'en fit rien. Pas encore peut-être. Pourtant, il était là. Le ressentiment sourd qui suintait dans les membres. Le frémissement qui comblait la vacuité laissée béante dans sa cage thoracique. Il connaissait la réponse au pourquoi. Il l'avait toujours connu. Elle était sienne. Mais au fond, elle n'était pas le problème. Le temps l'était. Et le désespoir avec lui, sous-jacent. Peut-être même insuffisant.
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Iracebeth

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MessageSujet: Re: [SH] Requiescat (d'Arundel's Brothers)   Lun 10 Oct - 11:04

MELCHIOR

Les minutes s’égrenaient, lentes, sourdes, silencieuses. Ils n’avaient pas l’habitude de ce silence blanc. Pas qu’ils aient jamais eu besoin de mots ; enfants déjà, les mots n’avaient rapidement plus été qu’une fantaisie passagère pour communiquer. Le silence leur avait toujours bien été. Deux paires d’iris qui se croisent, une présence rassurante, et ils se comprenaient, s’entendaient, s’accordaient. Les siècles avaient parfait de leur vernis ce sixième sens qui n’appartenait qu’à eux. Mais le silence qui les étouffait à l’instant était blanc, stérile, angoissant. Il était la preuve douloureuse des conséquences de sa propre lâcheté. La marque insoutenable de ce qu’il avait provoqué.

Il releva enfin les yeux ; trop tôt, trop tard ? Il n’en savait rien. Ses iris accrochèrent ceux qu’ils connaissaient si bien. Regards tant de fois croisés, pourtant aujourd’hui presqu’étrangers. La résignation éteinte de son âme fracassée se heurta à une flamboyance coléreuse qui grondait. Il en aurait souri. Tout n’avait pas changé. Pas tout à fait. Pas totalement. Pourtant le silence s’étirait, de secondes en minutes, et il prenait conscience de sa propre impuissance. Que dire ? Que faire ? Il était vide. Vide de sens, vide d’envies, vide d’émotions. Il avait été détaché de la spirale du temps, arraché à un monde qu’il contemplait avec lassitude. Il aurait dû demander pardon. Expliquer. Raconter. Retrouver. Mais la folie l’avait consumé, la rage l’avait désagrégé, et le vide avait remplacé ce qu’il avait pu être et qu’il ne serait plus.

Une voix soudain rompit le silence, et les dernières parcelles de son âme résonnèrent à l’appel de ce son familier. Depuis combien de temps s’était-il égaré, tracté par la démence vers des chemins qu’il aurait préféré ne jamais avoir à emprunter ? Qu’est-ce qui lui avait pris tant de temps ? Lui qui se jouait à l’accoutumée si facilement des mots, soudain se voyait trahi par eux, incapable de formuler le moindre son. Comment expliquer ? Pouvait-on décrire la douleur, la tristesse, la peur ? Pouvait-on mettre des mots sur une démence enragée, inhumaine, incontrôlable ? Il était parti. Il ne pouvait pas expliquer. Il ne voulait pas expliquer.

Il s’était attendu à des cris, à une colère si forte qu’elle en ferait trembler le sol de San Francisco. Il s’était attendu à des reproches, à un rejet, à une fracture. Il s’était attendu à essuyer une tempête. Il avait espéré voir la rage enflammer son frère. Parce qu’il aurait pu s’en nourrir. Y répondre. La subir, comme il subissait l’univers. Mais rien de cela n’était venu. Une simple question, et tout se fissurait, tout s’écroulait, tout se désagrégeait. Il se sentait étranger dans ce qui avait constitué plus d’un siècle de son existence morte. Etait-il enfin mort ? Etait-ce cela la mort, ce vide insoutenable qui vous absorbait de l’intérieur ?

Il baissa les yeux. Il n’avait jamais baissé les yeux devant son frère. Ils étaient des égaux. Pas maintenant. Pas en cet instant. Il était une ombre, le fantôme d’une gloire passée, le souvenir terne d’une époque de joie. Comme cette bâtisse. Il n’aurait pas dû revenir. Pourtant il était là. Pourquoi si longtemps ? « Combien de temps ? » Il avait croassé plus qu’il n’avait parlé ; sa voix retrouvée après des mois de silence. Il n’avait pas répondu. Parce qu’il ne savait pas que dire. Les derniers mois – années ? – s’étaient écoulées dans un flou étrange, et sa mémoire trouée ne conservait que des éclats fracassés de cette descente aux Enfers. « Je... » Les mots lui manquèrent, l'abandonnèrent de nouveau, lâches alliés d'autrefois qui se délectaient aujourd'hui de sa chute. Il aurait voulu pouvoir expliquer. Etait-ce pour cela qu'il était revenu ? Peut-être. Peut-être pas. Mais il était revenu. Pas tout à fait. Pas vraiment. Pas entièrement.

Mais il était revenu.
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Iracebeth

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MessageSujet: Re: [SH] Requiescat (d'Arundel's Brothers)   Mar 11 Oct - 20:05

ELIOTT

De l'humanité au fond, il avait conservé bien peu. Le souvenir qu'il en conservait, de ses premières comme ses dernières années n'avait rien de particulièrement enivrant. Bien au contraire. Y repenser le ramenait vers des lieux et des heures sombres où il vivait la faiblesse chevillée au corps. Ses géniteurs, humain comme vampirique n'avaient montré qu'un piètre talent pour la paternité. Et de l'un comme de l'autre, l'homme qu'il avait été n'en retenait pas une image impérissable. Il ne désirait que la rejeter. Il ne rêvait que d'en faire une idée erronée née des errances de son esprit démesuré. La réalité s'en éloignait toujours inexorablement dans l'espoir fou de le voir disparaître. Tout n'avait pas été imparfait d'évidence. L'attachement qu'il éprouvait encore pour son nom, son héritage, son monde n'était pas feint. Il était bien là, bien présent mais il préférait le préserver au travers de son sang, de sa marque sur le monde que dans ses survivances. Ces dernières étaient froides, étranges, dénuées de couleur et de lumière. Ça n'était pas à défaut d'avoir tenté de leur en donner pourtant, de par ses actions comme de ses quelques œuvres d'art qu'il n'osait, en dépit de son ego, qualifier comme telles. Sans doute était-ce l'une des choses dont il se vantait peu. Il avait du mal à se le permettre. Cela ne le gênait pas outre-mesure pourtant. Il avait bien d'autres facteurs dont il pouvait se montrer orgueilleux. Mais en ce temps encore, la mascarade était bien en action. Que pouvait-il avouer d'autre ? Que son univers n'était pas aussi grand et démesuré que dans ses songes ? Ça aurait été une sombre hérésie. Il devait offrir du rêve, de l'illusion enchanteresse, pas des impressions sans saveur, ni éclat. L'intérêt alors aurait été moindre, pour ne pas dire discutable. Il avait fini par toucher du bout des membres l'étincelle qu'il voulait offrir à son existence. Mais le prix en avait été fort, non qu'il ne le regrette vraiment. Il avait avec le recul fini par l'appréhender comme la meilleure manière de tout recommencer, de tout redémarrer, d'être à nouveau, d'être vraiment. Que pouvait-il espérer garder de ce temps-là alors ? Rien n'avait véritablement d'intérêt. Il pouvait être lui sans ces années-là. Sans ces fausses ardeurs et ces reconnaissances inertes.

C'était inexact en réalité. Il restait bien un rien. Un élément dont il n'avait pu se résoudre à faire sans. Probablement parce que c'était là, la cause même de son existence jusqu'à alors. Ce qui lui avait permis d'offrir des sourires de façade et des discours captieux sans faillir. Ce qui lui avait donné l'opportunité de comprendre qu'il n'était pas moindre en dépit des allures. Ce qui avait offert un sens. Ce qui avait procuré une importance même à l'existence qui avait suivi. A celle qui était la sienne en ce monde encore. Il n'avait nul besoin de réfléchir quant à ce qu'il entendait par là. Que cela fasse trente-trois, deux ans ou deux-cent vingt ans. Ce qui les faisait vivre n'avait guère changé. Du moins le croyait-il. Il avait fallu que la nuit se mette au travers de la voie. Qu'une ombre ne ruine et n'anéantisse l'équilibre fragile mais pérenne qui avait permis cette vie-là comme toutes les autres. A quoi pensait-il alors. Comment avait-il fini par croire que la suite était envisageable. Que la faiblesse n'était plus sienne mais une sombre illusion, un ancien récépissé de sa chère humanité. C'était là pourtant. Il était là, vivant, poursuivant, exaltant et sombrant dans les méandres des nuits de démesure. Une belle illusion mais l'illusion pouvait avoir un sens, elle pouvait être réelle. Elle pouvait être lui. Le temps passerait bien, l'immuabilité n'avait pas de fin. En théorie. Du moins y croyait-il. Il le devait. Il se devait d'abandonner cette représentation ancienne, datée. Il l'avait cru si évidente qu'il avait presque oublié qu'il pouvait faire sans elle. Il ferait. Il le voulait. Il le croyait. Mais c'était faux. Tellement faux.

Quand ses prunelles s'avérèrent ne pas le fourvoyer, il avait laissé le flot parvenir. L'infime espoir se réveiller insidieusement. Et rêvait que d'une chose alors, lui faire comprendre, lui faire passer l'envie, lui écorcher le manque et lui déchirer cette carapace qu'il paraissait avoir fait sienne. Ensuite tout serait comme avant. Il ne pouvait en être autrement. Comme à chaque fois. Comme les autres fois. C'était différent. Mais ils ne l'étaient pas tant. Ils ne pouvaient l'être. L'ancre ne changeait jamais vraiment de figure. La rancœur pourtant était sienne et il n'attendait qu'une réponse avant de céder. Une indication; l'ouverture de la joute. Elle ne fut pas celle qu'il pensait pourtant. Quelque chose n'allait pas.

Le frisson changea en marbre ses jointures déjà albâtres. Il ne. Son esprit leste alla se perdre dans les tréfonds de sa mémoire mais il savait déjà qu'il n'y trouverait rien. La suite fit naître un sourire sur ses lèvres. Mais c'était un sourire sans joie, sans malice. L'expression du désespoir. Le frisson se fit tremblement. En d'autres temps, il en aurait eu des larmes de fureur. Mais les siennes étaient arides depuis bien longtemps, trop usées par le temps. Il s'éloigna sans y penser, recula d'un pas, détourna son regard de la vue, de lui. De ce qu'il signifiait. De ce que son absence si inhabituelle de mots figurait. C'était pire. Presque. Ça l'était. L'absence permettait d'espérer. Pas la vision qu'il avait désormais. La part rationnelle de son âme lu disait que ce n'était que partie remise mais elle se taisait. Assourdie par les hurlements de son esprit abîmé, aveugle. Un rire finit par quitter sa gorge. Un rictus que d'autres auraient qualifié proche de la folie. Dans son cas, elle n'attendait que la rupture des digues. Il les retenait pourtant. Encore. Le résultat de trois-cents-quatre-vingt-deux jours d'attente. De latence. De désarroi. Et de résilience. Il ne l'était pas pourtant. L'ombre couvait, renaissait, tapissée. La patience dont elle avait fait preuve avait payé. Il reprit soudain son sérieux, l'expression douloureuse.

"Non". La voix claqua, sourde, infime mais ardente. Il se refusait toujours à l'observer, ramenant ses prunelles sur l'horizon, sur le reflet de ses traits dans la fenêtre. "Non. Tu ne. Tu ne reviens pas avec des questions, avec des hésitations, comme si. Comme s'il n'y avait que toi. Oh, je sais, je sais que tu me penses égoïste comme tous les autres, égocentrique même devrais-je dire. Pourtant, tu sais. Toi, toi plus que nul autre, tu sais. Mais tu as oublié sans doute. Noyé dans ton chagrin."

"A quoi pensais-tu ?" Un rictus à nouveau. Ses traits défaits, déformés, sa voix jouant des intonations comme brûlante d'émotions retenues. Chaque mot était asséné, cependant, dramatique, confessé d'un ton que d'autres auraient nommé théâtral. Un éclat puis un murmure. En d'autres lieux, ses gestes auraient été ceux d'un tragédien. Il les contenait pourtant, laissant l'écume prendre sa voix et faire frémir la colère des mois sous ses notes. Le palpitant inerte au bord des lèvres. "A rien sans doute." Il résistait âprement à l'envie qui le tenaillait de hurler de rage, au lieu de quoi, il brisa une parcelle du mur d'un poing de frustration. "Pourquoi tu es là ? Pourquoi donc as-tu pris la peine de revenir ? Aurais-tu soudain réalisé ? Aurais-tu soudainement retrouvé un intérêt pour ce pauvre petit Eliott ?" Il se tourna enfin vers lui, laissa son regard se perdre sur ses traits. "Je ne suis qu'un sot sans doute. Et faible avec ça. Tout ce que j'exècre. Quelle ironie n'est-ce pas ? Mais tu n'as probablement pas de réponse à cela non plus. Pourquoi en aurais-tu ?" Sa voix avait presque pris des accents de désespérance, comme une supplication. Comme si les âges n'avaient eu aucune prise sur lui. Comme s'il était humain à nouveau, jeune cadet qui écoutait sans comprendre les remarques assassines, nourrissant ses questions de désespoir. Comme les siècles étaient revenus en arrière. La rage déformait son masque qui n'avait rien de plaisant à l'heure actuelle. Elle était encore sous-jacente pourtant, contenue sans qu'il ne puisse expliquer pourquoi. Pourquoi il se refusait à la laisser céder, à refaire le portait de son aîné dont les traits momentanément l'insupportait. Peut-être le ferait-il. Peut-être l’enferrerait-il. Il se refusait encore cette faiblesse néanmoins. Il l'était déjà bien assez. Pourquoi avait-il fallu qu'il lui manque ? Pourquoi fallait-il qu'il ait besoin de lui ? Il s'en serait haï. Encore davantage. La vacuité de ce qui fut son palpitant était toujours aussi béante. Elle ne lui offrit la conscience qu'une fois la cause face à lui. Pourquoi n'avait-il pas pu laisser cette part derrière lui aussi ? Tout aurait été tellement plus aisé. Tellement plus limpide.
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